kerel

Copenhagen Blues

 
A présent, le long des quais assagis du port de Nyhavn,
je bois l’ennui dans la bière tiède comme un commis-voyageur
au repos sous l’ancre blanche des parasols, l’été en sac à dos
s’affale sous leur insouciante voile blanche, admirant la coque effilée
des drakkars qui coulèrent nos abbayes normandes, leurs mâts pointus
pareils à des poignards affûtés sur la lame de l’Histoire, le raz-de-marée
qui remonta les fleuves de l’Europe. J’observe les enfants caresser le bois
de ces petites sociétés maritimes à but lucratif qui comme les parasols
dans toute l’Europe firent monter les prix : il n’y aurait plus qu’à s’accrocher
à la social-démocratie comme à une bouée de sauvetage, et renoncer
à la révolution nue sur son lit de clous, à sa virginité vingt fois recousue
à vif sur la plaie. Le soleil vote avec les parasols contre le monopole

de la raison dans l’histoire, en cet après-midi ensoleillé où une littérature
puérile couvrant les pages nues des magazines suit dans les pas
de détectives blasés l’inutile subjonctif imparfait, je cuis sur une chaise
plus dure que le lit vierge et repassé d’une vieille fille, un paysan perdu 
sous les façades polies célébrant la faculté des cafés à la mode
à changer la monnaie de l’angoisse en luxe inoffensif. La tranquillité
désormais s’achète le long des grandes proses commerciales,
et bientôt le vent tombe. Le soir est bleu. Des tankers passent au large,
clignotants comme un arbre de Noël à une fête syndicale, alors
j’allume une Gauloise pour répondre à la lueur rouge des cargos,
me disant que le mal du siècle circule dans une paix de cristal égale
                         au silence qui vide la chambre aseptisée de l’hôtel.

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