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Ces textes viennent d'un travail en cours, manuscrit et qu'on n'a pas vu encore. Cela s'appelle Le destin de l'empire almohade, avec pour sous-titre Le Maroc sous la loi des nombres. On se souviendra que Kérel exerce dans la comptabilité.

Hétérobiographie : Kérel est parti, après la pluie de Paris qui battait aux carreaux, les petits matins dans des autobus bondés ; et c'est le Maroc où on l'emploie au bonheur des mondes, dans une de ces petites confréries qui collent de la gaze sur une jambe de bois, ou des pompes à eau, des puits, dans les montagnes où il ne pleut pas.

On fait quelques heures d’avion, ou plus longuement on attrape le ferry à Sète ; c’est à portée de main, et je connais A. qui quelques heures plus tard renverse, de nuit, un animal, âne ou chameau, sur une route un peu isolée dans la campagne, et soudain on entre dans un pays de fantômes d’où sortent des silhouettes inconnues qui hurlent le langage de la lune : c’est une des rares occasions où les Marocains peuvent être menaçants. C’est ce qui arrive au personnage principal, Kérel, il n’a pas renversé de chameau, mais l’expérience est la même. Il a pris le bateau, parce qu’il ne roule pas sur l’or et emporte avec lui de quoi s’installer un temps assez long sous ces tropiques, où il va officier comme comptable et chef de projet dans une ONG.

Il est là-dedans beaucoup question d'empire, depuis le titre, l'empire de Yacoub el-Mansour, le grand calife almohade du XIIe siècle, celui des nombres et des anges, en pierre ou azurés, couchés sur une page blanche ou psalmodiés du haut d'un muezzin, entre lesquels il a pris à Kérel d'orchestrer une sorte de concert ; c'est le Maroc passé et contemporain, le sang bleu d'Idriss et les mains noires de Basri. Car le Maroc a été plusieurs fois empire, royal sous la poigne d'Ismaïl ou vaincu après la canonnade de Joinville, mais encore impérial, c'est la république des Jules, Guesde ou Ferry. 

Des terres blanches du Nord nous avons bien souvent conservé des réflexes de petits empereurs. On peut croire que c'est l'affaire de la littérature aussi, de la petite flûte à douze pieds qui nous gouverne, que de pressentir d'autres façons d'organiser la vie que celle, réputée objective, que nous préparent le marché et l'utopie de la raison calculatrice, la loi des nombres. On peut regarder les arbres, au-dessus du village d'Azendou, dans le Haut-Atlas, ou encore la silhouette en Décathlon du port de Tanger, chercher dans la page blanche des anges dont on sait bien qu'ils n'iront pas au ciel. Le Maroc m'a paru un bon port d'où regarder comment s'avance la loi des nombres, au fond d'une vallée perdue où poussent des maisons enfoncées dans la pente, ou tout en haut des deux tours cierges de Casablanca à la gloire de Milton Friedman, l'orthodoxie économique.