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La douane de Tanger rouillait, sous la pluie épaisse comme le pouce ; on prend au départ de Sète un ferry qui longe les côtes d’Espagne, cette péniche vous laisse dans la baie dont on a dit qu’elle était l’une des plus belles du monde, après Rio de Janeiro ; vous voyez tout cela, vous regardez le ciel bleu ou gris. J’arrivais, le ciel était gris ; l’auto hasarda une roue sur le quai, un petit Léviathan sous un képi bleu roi rouait de coups un jeune Marocain, il pleuvait dru, on était à la fin de l’hiver. Le petit Léviathan tourna un instant les yeux vers la plaque d’immatriculation de la Renault : le ciel ne semblait pas vouloir s’éclaircir, je pensai aux saisons. Je m’engageai sous le toit en parapluie de la douane. Nous sommes tous allés à Tanger, en quelque façon ; j’avais en tête le grand corps maigre de Mustapha avec qui je courais sur les berges d’une rivière noyée au fond de la Champagne pouilleuse, nous revenions vers un petit pavillon de banlieue où sa mère nous servait un couscous pantagruélique, s’inquiétait si nous avions froid, nous aurions dévoré la nuit. Je pensais à cet appétit qu’on a à quinze ans. J’étais sur le pont quand le bateau avait approché de Tanger ; on aperçoit la digue, plus haut des collines peuplées de maisons blanches et de pins qu’on n’a pas dans la Champagne pouilleuse, et plus haut encore le point d’exclamation des minarets. Je n’avais guère vu d’Européens, sur le ferry ; ils y sont surtout en été. J’y avais en revanche croisé beaucoup de camionnettes ployant sous des charges improbables, des meubles, des appareils ménagers, dont les bâches bleues m’avaient depuis Montpellier guidé vers le port de Sète, j’ébauchai des conversations avec Abdalilah ou Nasser qui me firent jurer de venir à El-Jadida ou Taza, où je n’irais pas, oubliant aussitôt ces noms avec des larmes de crocodile ; l’exaltation, le temps, m’en ont trop fait perdre le souvenir. Matisse aussi arriva à Tanger, en février 1912 il voit pleuvoir quinze jour et quinze nuits ; il peint de sa chambre du Villa de France, « comme c’est neuf aussi et comme c’est difficile à faire avec du bleu, du rouge, du jaune et du vert…», il parle peinture, il ajoute la petite touche noire d’un steamboat, il finit le tableau. J’avais en tête à ce tableau. Un douanier ouvrit le coffre, un autre, un petit rondouillard, emporta mes papiers vers la geôle médiévale où le jeune Marocain avait disparu, sans doute criait, j’attendis. La peur roulait dans mon dos une autre pluie plus froide. Je sentais flotter sur mes épaules mon fantôme, c’est-à-dire la fiction que le douanier sous son képi se racontait à mon sujet, comme l’épicier berbère à qui j’achèterais mon pain, les chauffeurs de taxi, mais nous le faisons tous, à partir d’un visage, de la trame d’une veste, ou bien simplement d’un nom, et cela aussi nous l’avons tous. Je me demandais ce que le douanier pouvait bien se raconter à mon sujet ; on m’avait prévenu à Paris que la frontière avec le Maroc était agitée. La silhouette avait disparu depuis longtemps dans le bâtiment des douanes ; j’attendis. J’avais moi aussi une fiction au sujet du douanier, je voyais le petit rondouillard dans un appartement paisible de banlieue, lui comptant je ne sais pourquoi trois enfants, des filles, les filles sont plus sages, elles travaillent mieux à l’école ; je fabulais. Le petit rondouillard revint avec mon passeport ; la barrière devant moi s’ouvrit sans autre forme de procès, ma tête blonde, la lettre du Consulat sur la plaque parisienne de l’auto, la pluie froide peut-être. Nous ne sommes pas égaux. On entre dans Tanger après une grosse pièce de maçonnerie qui imite un arc de triomphe. La pluie se lança plus fort au galop contre l’auto, les essuie-glaces s’affolaient ; je m’arrêterais à la première station-service pour enfin voir autre chose de l’Afrique que des formes floues derrière une pellicule d’eau grise. A peine sorti du port, je m’embarquai dans la marée des petits taxis turquoise, aux rétroviseurs rabattus pour mieux se faufiler entre les courants de tôle ; j’hésitais ; un peu plus loin, les poids lourds me frôleraient à entendre la tôle crier, je rabattrais mes rétroviseurs. Je m’étais engagé dans l’avenue qui longe la plage, avant d’entrer par la droite dans la ville nouvelle où comme dans les plaines ennuyées de l’Eure la mairie a planté des ronds-points ; j’avisai enfin une station-service Total où un mécanicien changea les essuie-glaces. Je saurais bientôt combien je restais un prince, si ceux-là n’ont pas nécessairement le sang bleu mais plutôt la tête qui dépasse au-dessus de la piétaille, portent une cotte de maille qui les protège de la pluie ; les flèches ne les atteignent pas, ils sont bienheureux.

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