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La nourrice au sein jaune

 

Des appels montèrent jusqu’à nous ; les autres redescendirent à la noce. J’entendis le souffle du jeune Berbère derrière moi, se hissant tel un funambule sur les petites échelles malgré les béquilles, il devait avoir attendu que je fusse seul ; nous contemplâmes ensemble le panorama énorme des montagnes et la nuit, parlant un peu en arabe et dans ces trois mots de français qu’il savait, inutiles parce que les portes du lycée lui demeureraient fermées, et qu’on ne redescend pas la piste trop longue quand on est né avec une jambe débile, dans un village perdu du Haut-Atlas. Je discernais à peine la coupole blanche du marabout en haut du village, vers laquelle Amellal étendait le bras et la nuit ; je savais que des génies habitaient ces crêtes ; je revis comme un mirage une grève enfoncée dans le schiste d’une île bretonne. J’eusse voulu le dire à Amellal dont les yeux brûlaient dans la nuit, les mots me manquèrent devant ce feu ; nous regardâmes ce silence. Dans cette même nuit qui paraissait devoir durer toujours la fatigue soudain m’accabla ; je fis le signe du sommeil à Amellal, je pénétrai assouvi dans la petite pièce toute en longueur qu’on m’avait assignée, sur les toits. Le lendemain matin, le soleil brilla tout de suite au-dessus des montagnes ; sur la terrasse Fatima avait posé un plateau avec le pain, les noix et le miel, où je ne vis que Lhoucine. Ses traits tirés, son regard crispé au-delà des crêtes, disaient assez qu’il était tendu vers la grisaille d’une banlieue de Casablanca. Nous fumâmes. Lhoucine m’offrit d’aller avec les femmes chercher l’eau à la source, plus haut dans la montagne, il y pensait ensemble, aux femmes et à la source ; j’avais d’ailleurs dit que je voulais voir la forêt. Je me mis en tête de porter deux grands bidons en plastique jaune ; cette prétention sema le rire comme le vent dans les blés dissémine le pollen : j’avais bien dans les veines la terre molle, noyée de pluie, de ma Champagne pouilleuse. Les pierres, le gravier, roulaient sous mes pas hasardeux, empêtré sous le fardeau que je m’étais à moi seul imposé et que je ne savais pas porter, les femmes riaient ; dans la forêt je butai contre les racines des arbres. Près de la source le soleil allumait des étincelles, sur l’acier des feuillages, il y a là de très vieux oliviers ; un bassin carré, en béton, recueille le mince filet d’eau. Je m’endormis un instant contre une pierre. Chacune à leur tour les femmes équilibrèrent un bidon sur leur tête tandis que je ne savais trop que faire des miens qui, pleins d’eau, pesaient à bout de bras leur poids de plomb, j’embrassai bien fort les deux nourrices en plastique, je m’obstinai contre toute raison, avec cette vague fatuité qu’ont les hommes de se croire plus robuste que les femmes, avec aussi les principes de Jaurès ; on se moqua encore, je ris à mon tour, agacé et conquis. Quand je tombai les femmes rirent de plus belle, compassion ou tendre ironie, Lhoucine amicalement me secourut puisque lui ne portait rien ; la leçon me cuisait aux mains, sur un champ troué d’obus des sous-fifres me jetaient à bas d’un beau cheval bai, pour un général qui était mon père ; je racontai cette chute, elle prenait corps ; Lhoucine la dit aux femmes qui riaient toujours, pour le jour qui tremblait comme une feuille ; on redescendit en procession jusqu’au village, par groupe de deux ou trois les femmes se noyèrent dans l’ombre des maisons. Lhoucine et moi rejoignîmes le poste de guet, la terrasse d’où se déroule toute la vallée, les Romains que nous aurions anéantis et qui ne vinrent pas. Lhoucine alla voir Kawssar en compagnie de sa sœur, et revenant proposa qu’on boive encore le thé avant de partir à Tamaroute où il avait à visiter des parents.

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