kerel

Paris est une grande ville, dont ceux qui l'habitent entendent souvent sortir dès qu'ils le peuvent. C'est curieux parce qu'au même moment d'autres s'y précipitent, comme si la ville produisait une énergie à peine supportable, un pouvoir magnétique, on a appris qu'elle était plus dure qu'une femme qui éblouit, repousse tour à tour. Parfois on ne lui résiste pas, alors qu'on garderait volontiers l'énergie par devers soi, parce qu'on en a besoin. On voudrait dépasser Gibraltar, le rocher qui annonce autre chose qu'on aimerait savoir, peut-être le temps qui passe au ralenti, dans son sablier. On serait tranquille. Mais non. On en reste à la schizophrénie des autoroutes, aux cris des enfants dans la voiture, à la vie réduite à une course qui laisse épuisé, défait avant tout ce qu'on s'était promis de faire, pourtant.

On peut aussi prendre le train à Montparnasse pour aller à la mer. Kérel regardait A. comme la première fois dans le train de l'Est, dans le TGV qui filait plein Ouest il regardait toujours. Il la réveilla pour descendre à Vannes, le Tadorne cognait doucement contre le quai avant d'appareiller. Si on peut dire appareiller, sur cette petite mer. Les îles sont des cadeaux, le roi Erispoë offrit celle-là aux moines du continent et elle leur doit son nom. Nous étions en 854, déjà le climat doux, la Provence à l'abri des tempêtes atlantiques, attirait sur les Moines les robes pourpres et les puissants. La légende et la géologie disent qu'une route de pierre mariait l'île à Arz, une voisine moins heureuse ; sur Arz on était pêcheur, aux Moines on était marin. On cultivait la vigne et le blé. Quand un marin osa s'éprendre d'une fille de pêcheur, les parents maudirent le sort et leur fils qu'ils enfermèrent chez les moines. Rien ne garantit contre l'amour, dans les légendes ; la jeune fille qui était belle et chantait comme une fille de légende traversait chaque jour le pont de pierre pour consoler son marin, derrière les murs épais. Il y eut des sérénades, des ponts de pierre qui se découvrent avec la marée. Comment savoir ? Ce qui est certain, c'est que le prieur n'avait pas supporté l'outrage, qu'il alla jusqu'à s'en remettre au Malin, ou à la colère divine, pour remettre l'ordre dans les choses. Ce qui importe c'est que les forces obéirent, les eaux submergèrent la chaussée mariant les deux îles où la jeune fille, noyée, ne chanterait plus. Kérel a raconté cette histoire, sur le bateau, il la tient comme moi d'un vieil almanach de la région, pêché dans une bibliothèque. Ils accostent, derrière une rangée de maisons les pins accrochent le ciel qui est bleu, Kérel saute le premier sur la jetée fuyante. Les rues du Bourg qu'on n'a pas pris la peine de nommer autrement puisqu'il n'y en a pas d'autre, les rues du Bourg sont étroites, serpentent entre deux murs de pierre et des maisons solides. Une curieuse tour haute comme trois pommes monte au front à un carrefour qu'elle surveille, A. dit que c'est jouer au châtelain avec les moyens d'un quincailler. Une fenêtre éclaire sur tout ce qui passe en saison, les cohortes de Saxons armés de flashes numériques, des Germains même, bruyants en bandes organisées. L'église n'a pas beaucoup d'intérêt, pas plus que la chambre d'hôtes dans une maison dont il n'y a rien à dire. Le soir ils font l'amour dans le lit un peu dur. Kérel dit pour finir que, si on pense à Gibraltar, on ne compte plus les marins qui cherchèrent en vain les colonnes d''Hercule où aboutit le monde connu.

Ils consacrent le lendemain à arpenter les sentiers de l'île parmi les fleurs du sud qui s'épanouissent comme si on était à Nice ou à Bonifacio. Ils marchent paisibles sous les pins dont les aiguilles persistent dans l'hiver, dans une lumière douce aux tons pastel. Quelques planches à voiles transgressent la saison et la paix des dimanches. Ils déjeunent sur un banc de sable durci après la marée descendante. Ils goûtent le beurre et le sel, les heures qui s'écoulent au rythme des lunes, celles qui font les marées. A. ramasse un caillou sur la plage qui ramènera les îles à Paris. Ils se lèvent, il est temps de partir pour ne pas rater la navette qui se fait rare, en hiver. Bientôt ils sont dans le train pour Paris. C'est fini.

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